Au royaume des harpies

Le plus grand rapace du monde régnait autrefois sur le continent sud-américain. Mais depuis cinquante ans, son territoire se réduit au rythme de la déforestation. Reportage près de Manaus, au Brésil, dans l’un de ses derniers filets.

Harnaché, casqué, protégé d’un gilet pare-balles comme un commando américain, l’homme escalade, tel un acrobate, un angelim, un des arbres les plus hauts d’Amazonie. À quelques mètres se trouve se nid, momentanément déserté. Olivier Jaudoin, 40 an, natif de la Creuse et arboriste grimpeur pour l’INPA, y récupère de smorceaux de chair poilue et d’os brisés. Il ne faut pas traîner, le propriétaire des lieux pourrait revenir et ne lui laisserait pas la moindre chance : ici vit une harpie féroce, le plus puissant rapace du monde, seul à pouvoir transporter en vol une proie du même poids que le sien. Chez les harpies, les femelles, plus grosses que les males, atteignent facilement deux mètres d’envergure et dix kilos. Pour tuer, ces oiseaux n’utilisent pas leur bec mais leurs serres. De véritables machines à broyer : acérées, puissantes, aussi longues que les griffes de l’ours brun (six à sept centimètres).

« Harpia harpyja », du nom scientifique qui lui a été donné, au XVIIIème siècle, par le naturaliste suédois Carl von Linné, était autrefois présente dans la plupart des pays d’Amérique centrale et du Sud, mais son terrain de chasse et son habitat rétrécissent au rythme de la déforestation. Cette région du monde perd 500 000 hectares de surface boisée par an, l’équivalent de la moitié de la forêt des Landes. Résultat, les harpies ont déjà disparu du Costa Rica, du Salvador et de l’ouest du Panama. Dans l’Amazonie brésilienne, les chercheurs de l’INPA ont, pour l’instant, dénombré 102 nids. L’UICN, qui estime à 50 000 le nombre d’individus, a classé l’espèce comme « quasi menacée ».

Réserve Adolpho Ducke. Un espace restreint de cent kilomètres carrés de forêt primaire préservée et gérée par l’INPA au milieu d’une plaine déboisée près de Manaus. La dernière pluie remonte à dix minutes et la prochaine se devine déjà à travers quelques trous dans la canopée. ‘équipe de chercheurs à pataugé une demi-heure pourarriver ici, au pied de l’angelim qui abrite l’unique nid de la réserve. Très recherchée par les humains pour son bois noble, cette variété d’arbres immenses, émergents nettement au-dessus des autres, est aussi l’un des préférées des harpies. C’est depuis la découverte providentielle de ce nid,en 1999, que le gouvernement brésilien a décidé de financer un programme de recherches et de conservation afin d’étudier le mode de vie du rapace. Observer attentivement l’activité des iseaix au fin fond de la forêt amazonienne aurait été plus difficile à mettre en oeuvre.

A l’heure actuelle, le fameux abri n’est occupé qu’à temps partiel. l’aiglon, un mâle d’un an et demi, revient à intervalles réguliers pour se faire nourrir par ses parents. C’est la période idéale pour étudier le régime alimentaire des harpies, une mission qui revient à Olivier Jaudoin et à son épouse, la biologiste Helena Aguiar da Silva. Profitant de l’abscence momentanée des oiseaux, Olivier grimpe au sommet pendant qu’Helena, elle, fouille une moustiquaire tendue entre des buissons au pied de l’arbre. Quand l’aigle mange ou donne à manger à son petit, sa proie déchiquetée est en équilibre au bord du nid. Au fil du repas, une partie des restes tombent à l’intérieur, où ils sont ramassés par Olivier. D’autres résidus basculent dans le vide se retrouver le plus souvent dans le filet d’Helena.

Ce matin, la récolte est bonne. Ravie, la chercheuse exhibe le fémur d’un singe hurleur et quelques os de paresseux. Dans le riche menu que propose la faune amazonienne, la harpie goûte particulièrement ce dernier animal, qui représente 80% de son alimentation. Viennent ensuite le singe, l’opossum, la biche, l’agouti (un rongeur de la taille d’un chat), le tatou et, faute de mieux, l’ara et le serpent. « Jamais la poule et le chien ,et encore moins le veau et le cabri ! » s’empresse d’ajouter Helena.

Sujet épineux. Ici, les goûts culinaires présumés de la harpie féroce alimentent la vindicte populaire. Les chercheurs essaient d’organiser des campagnes de sensibilisation dans les villages proches des aires de chasse et d’expliquer à la population que le rapace ne présente aucune menace, mais la mauvaise réputation a la vie dure. Il n’y a pas si longtemps, des fermiers mettaient des calebasses renversées sur la tête de leurs enfants pour les protéger du volatile. Début 2012, suite à une plainte, l’INPA dut même financer la construction de cages grillagées et l’achat de grandes quantités de grains de maïs pour de spoules qui, du coup, ne pouvaient plus se nourrir en liberté. « Pourtant, personne n’ai jamais trouvé d’os de poule dans ce nid » jure Helena. Et l’aurait-on annoncé publiquement si on en avait trouvé ? Peut-être pas, admettent les chercheurs. « C’est partout la même histoire, renchérit Olivier Jaudoin. En France, on a d’abord salué le retour de l’ours dans les Pyrénées et du loup dans le Mercantour. Mais dès que les bêtes touchent au cheptel, on ne plaisante plus. »

Alors, que faire pour protéger l’oiseau ? « Le problème, c’est que nous ignorons encore beaucoup de choses sur lui », explique Tania Sanaiotti, responsable du programme de conservation de l’aigle harpie au siège de l’INPA à Manaus. Pour en apprendre davantage, notamment sur l’aire de chasse minimale indispensable à sa survie (de dix à quatre-vingts kilomètres carrés selon les estimations), il faudrait suivre en permanence, équiper des spécimens adultes d’une balise ARgos, permettant de le géolocaliser. Mais cette technologie coûte cher. « Nous venons seulement d’installer le premier appareil. » Du coup, les vieilles méthodes restent de mise : il faut marcher, faire la guerre aux moustiques, observer les nids pendant de sheures, au prix d’une persévérance hors du commun.

Ce sacerdoce conduit aujourd’hui les chercheurs non plus dans la réserve mais cette fois au coeur de la jungle amazonienne, dans le lieu dit « campement kilomètre 41″.

L’aiglonne tente un léger écartement des ailes, comme pour les déployer, mais sans y parvenir

Sont présents Joao Marcos Rosa, photographe passionné par les harpies, auxquelles il a consacré un livre, et Olivier. Posés dans leur cachette, ils vont attendre plusieurs heures quand soudain « C’est notre aiglonne. » Le « notre » signifie que la harpie est baguée. En montant vers ce nid pour la première fois en octobre 2011, le Français s’était retrouvé nez à nez avec un poussin d’environ 3 mois. Un petit tout blanc, ahuri de voir surgir une créature ne ressemblant pas à ses parents. L’arboriste l’avait attrapé par le spattes, ficelé et mis dans un sac pour le descendre à terre. Tania et Helena avaient alors prélevé du sang afin d’établir son profil ADN et l’avaient bagué pour le suivre pendant sa vie d’adulte.

« Elle s’appelle Z01015″ explique Olivier. Aujourd’hui, l’equipe l’a rebaptisée Yara, un nom à consonance plus amazonienne. La jeune harpie de quinze mois a le dessus des ailes presque noir. Avec ses quelques plumes blanches autour de la tête, elle semble costumée pour le carnaval de Rio. Yara, qui ne sait pas encore chasser, est revenue au nid attendre ses parents. Ou plutôt les appeler en enchainant des slaves de sifflements ondulants, répétés jusqu’à 15 fois par séquence. L’aiglonne accompagne ses bruits par n léger tremblement d’épaules, suivi d’un léger écartement des ailes. Comment va-t-elle apprendre à se nourrir seule? « On se sait pas mais on suppose que les parents finiront par lui montrer les techniues de chasse avant que vienne, pour eux, le temps de se reposer. » Les choses prennent leur temps chez les harpies. Monogames, elles utilisent leur nid au seul dessin de procréer. Tous les trois ans, la femelle pond un oeuf, parfois deux. Mais seul un aiglon verra le jour car, dès que le premier oeuf a éclo, après 56 jours de couvaison, les parents délaissent totalement le second. La suite dépend du sexe de l’aiglon. Les femmes mettent jusqu’à trois ans avant de quitter le giron parental, et de quatre à cinq ans pour atteindre la maturité sexuelle. Pour les mâles, tout est réglé en trois ans. L’espérance de vie en liberté se situe autour de quarante ans, d’après les estimations.

Au pied de l’angelim, les chercheurs sont accueillis par les cris des toucans 

Quand l’équipe quitte l’observatoire, la jeune affamée continue à pousser son cri de ventre creux, jusque tard dans la nuit. Le lendemain matin, elle a disparu. Ses parents l’ont-ils entendue et nourrie ? Au pied de l’angelim, Olivier et Joao sont accueillis par des cris de toucans et le vacarme assourdissant d’un singe hurleur. Olivier s’équipe alors pour l’ascension et s’installe sur une branche, à 32 mètres du sol. Il ne trouve aucun reste alimentaire dans le nid, qui est d’ailleurs en piteux état, alors que l’an dernier, avec ses 70 centimètres d’épaisseur et ses 140 centimètres de diamètre, le lieu avait des allures de villa de luxe. « C’est normal, explique-t-il. Juste avant la ponte du porchain oeuf, les parents feront de grands travaux. Et le cycle recommencera. »

Chez les chercheurs, le silence s’installe. A la cime des arbres, brillent les gouttes de la dernière pluie. Encore trempés, paresseux et singes vont monter vers la canopée pour se réchaufer au soleil. La harpie, perchée quelque part dans les hauteurs doit avoir déjà eu le temps de faire sécher son plumage. Et, n’attend plus, sans doute, que le bon moment pour repartir à la chasse.

Source : Geo

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