Les ailes du désert

Cap Juby est devenu Tarfaya, bourgade au sud du Sahara marocain. Antoine de Saint-Exupéry, alors pilote de l’Aéropostale, vécut ici dix-huit mois comme chef d’escale et y puisa les thèmes majeurs de son oeuvre. Retour dans la petite ville qui essaie de ne pas l’oublier.

Gamin, il trainait souvent du côté des hangars. Bachir se souvient qu’un jour, un homme lui a proposé de monter dans la carlingue d’un Bréguet XIV pour un vol au-dessu du fortin. « J’ai vu la mer, j’ai vu la peur, et j’ai tout de suite voulu redescendre ! » dit-il en agitant ses mains aux doigts fins. Né en 1916, Bachir Lankhdiam avait 10 ans lorsque Antoine de Saint-Exupéry posa son baluchon à Cap Juby, l’ancien nom de Tarfaya. Quatre-vingt-cinq ans plus tard, dans la fraîcheur du salon familial, le regard du vieillard est embrumé, mais la voix reste vive. Et sa mémoire, souhaite que l’aviateur dont il parle comme si c’était hier soit le père du Petit Prince.

À 360 kilomètres au sud de Guelmim, porte du Sahara, Tarfaya est une localité dont le charme n’est lié qu’à un mythe, celui de l’Aéropostale, de ces aviateurs qui, au mitan des années 1920 et 1930, défièrent le désert et l’océan pour acheminer le courrier. En 1927, Saint-Exupéry faisait parti des pionniers de la ligne Toulouse-Casablanca-Dakar inaugurée deux ans plus tôt. Il fut nommé « chef d’aéroplace », d’escale, à Cap Juby, un coin du Rio de Oro, au sud du Sahara, alors contrôlé par les Espagnols, confrontés aux Maures dissidents. Cette étape était stratégique, sur la route de Dakar, puis de l’Amérique latine. Le jeune Antoine, 27 ans, y fut dépêché autant pour ses connaissances techniques que pour ses dons de diplomate. « Ma mission consiste à entrer en relation avec les tribus maures (…) Je fais un métier d’aviateur, d’ambassadeur et d’explorateur » écrivit-il à sa mère. Il séjourna dix-huit mois dans cette bourgade coincée entre désert et océan, sous la protection d’un fortin espagnol. Autour vivaient les Sahraouis sédentatrisés par la faim : « J’allais chaque jour, sous les tentes, prendre le thé. Allongé là, pieds nus, sur le tapis de haute laine qui est le luxe du nomade, et sur lequel il fonde pour quelques heures sa demeure, je goûtais le voyage du jour. » lira-t-on, deux ans plus tard dans « Courrier sud ». Car c’est ici, « dans le coin le plus perdu de toute l’Afrique », que l’écrivain trouva l’inspiration de son premier roman (« J’ai commencé un bouquin : il a six lignes, c’est toujours ça « ). Mais le désert fût bien plus qu’un prétexte romanesque. Il alimenta toute son oeuvre, jusqu’au monumental « Citadelle ».

L’ancien fort est toujours là, au bord de la mer, occupé par l’armée. Non plus l’espagnole, mais l’armée royale marocaine qui garde à son tour un oeil sur les populations sahraouies. L’ancienne baraque de tôle où s’étaient installés Saint Exupéry et ses mécaniciens est désormais innaccessible, à l’intérieur de l’enceinte militaire. La route principale passe à la lisière du bourg de 6 000 âmes, mais les camions qui remontent de Mauritanie ou les militaires qui descendent contrôler le Sahara occidental ne s’arrêtent jamais. Oublié les temps de l’Aéropostale, oubliée la piste qui dort sous une fine couche de sable, oubliée la Casa de Mar, l’ancien comptoir britannique que l’écrivain contemplait depuis sa fenêtre. C’est aujourd’hui une ruine que les vagues rongent avec patience. Un projet de réhabilitation dort dans des cartons. L’oubli semble être à Tarfaya ce que le soleil est au désert, une évidence sur laquelle on ne s’attarde plus.

La somnolente fut pourtant la première ville du Sahara espagnol controlée par les Marocains, en 1958. Elle fût le point de départ de la « Marche verte » initiée en 1975 par le roi Hassan II, afin de lutter contre les tribus sahraouies rassemblées par le Front Polisario indépendantiste ; 350 000 Marocains prirent la direction de l’est, vers le désert, pour faire entendre la voix du roi face à ces autres Maures dissidents.

« Le soleil tournait, ramenait le jour. Les Maures s’agitaient peu. Ceux qui s’aventuraient jusqu’au fort espagnol gesticulaient, portaient leur fusil comme un jouet. C’était le Sahara vu des coulisses : les tribus insoumises y perdaient leur mystère et livraient quelques figurants. » (Courrier Sud.) Saint Exupéry s’aventura dans les sables, au milieu de ces familles qui régnaient sur le désert voisin et que les Espagnols redoutaient. Un vieux marabout lui enseigna l’arabe. Souvent, il s’ennuya dans ce coin perdu où la veille ressemblait trop au lendemain. l’échoué solitaire se promenait parfois habillé d’une gandoura ou d’un simple pyjama. Il gérait les stocks d’essence, réalisait des vols de reconnaissance, offrait « des thés mondains aux chefs maures », jouait aux échecs avec le sofficiers espagnols. Tous les trois jours, il se réjouissait d’acceuillir ses amis pilotes qui apportaient les courriers mais aussi de la nourriture et du vin. C’est ici qu’il se lia avec Mermoz. Le 20 de chaque mois, il guettait par la fenêtre le voilier des Canaries : « L’horizons s’est meublé d’une voile toute blanche, toute jolie, et c’est propre comme du linge frais, ça habille tout le désert. » (Lettres à sa mère.) 

Aujourd’hui, les Canaries, à 70 miles marins, sont moins loin. Mais ceux qui scrutent l’océan sont aussi moins poètes. Chaque kilomètre le long de la côte, une guérite abrite un militaire dont la torche balaie l’océan pour repérer une éventelle embarcation en direction des îles espagnoles, sésames mouvementé et dangereux des Sahraouis qui rêvent d’Europe… La province de Tarfaya est l’une des plus pauvres du Maroc. Une majorité de familles vit de la pêche côtière. Chaque matin, prêt de 300 petites embarcations défient les rouleaux de l’Atlantique qui frappent une côte déchirée où frayent sardines et poulpes. Il faut se battre contre les vents, les pannes de moteur et la surpêche des chalutiers venus d’Europe. Ahmed El Ouatik est l’un des pêcheurs de Tarfaya. Assis au bout de la jetée, il sait que l’écrivain séjourna non loin du nouveau port et interroge : « Exupéry, il était postier, non ? » En quelque sorte. Ou simple « ouvrier » comme Bernis, le pilote de « Courrier Sud », comme ceux, mécaniciens, radios, pilotes qui, dans Vol de nuit ou Terre des hommes ne sont que rouages disséminés le long de La Ligne, mais qui trouve leur « grandeur » dans l’accomplissement de cette belle mission du courrier tissant le lien entre les hommes. Tout le temps reviendra cette nécessité d’exister par et pour les autres. « Et chaque jour, l’ouvrier, qui commence à bâtir le monde, le monde commence », écrit Saint Ex à la lumière d’une petite lampe à pétrole, dans sa chambrée à l’abri du fort. Car au coeur de cette immensité, le jeune homme apprit à écouter les éléments qui l’entouraient, à deviner la tempête de sable qui approchait dans le sursaut d’une libellule : « Ce qui est remplit d’une joie barbare, c’est d’avoir compris à demi-mot un langage secret, c’est d’avoir flairé une trace comme un primitif, en qui tout l’avenir s’annonce par de faibles rumeurs, c’est d’avoir lu cette colère aux battement d’aides d’une libellule. » Il apprit le silence qui redonne force aux mots, ou plutôt les silences et leurs qualités différentes qu’il décrira si bien, seize ans plus tard, dans la Lettre à un otage. Il vécut la solitude qui éclaire d’un jour différent les bonheurs de l’enfance et de la maison. Et puis, il « apprivoisa » : il receuillit un caméléon, éleva des gazelle squi s’enfuirent et deviendront plus tard, métaphores de la liberté impérieuse dans un article publié à la veille de la Seconde Guerre Mondiale. Il nourrit un jeune fennec que des millions de lecteurs retrouveront un jour, sous les traits du renard (« S’il te plaît… apprivoise-moi ! »), dans Le Petit Prince, le livre qui s’achève par le « plus beau et plus triste paysage du monde » : le désert sans les hommes.

Les rues de Tarfaya semblent avoir été aménagées pour acceuillir le désert. Le vilage tire son nom de l’unique espèce végétale qui pousse ici, le tamaris. Ce n’est qu’après le départ de Saint Ex, entre les années 1930 et 1950, qu’il est sorti de terre. Mais il ne reste plus grand-chose de l’architecture coloniale du siècle dernier. Le long des artères larges comme des terrains de basket, les maisons se succèdent tels des cubes de couleurs pastels, souvent dominés par des échelles de fer qui annoncent un deuxième ou troisième étage, « Inch’Allah »… Certainessont dotées d’une étable que rejoignent des chèvres laissées en liberté la journée. De petits magasins vendent quelques poulets, du savon ou des légumes venus de potagers aussi improbables que lointains. Souvenir du passage espagnol, la pancarte d’un barbier-coiffeur « Peluqueria ». Les antennes paraboliques sont rongées par le sable et le sel. Le muezzin appelle à la prière, des silhouetets disparaissent à l’intérieur de la mosquée. Parées de draperies colorées, les femmes marchent en silence. Les hommes se tiennent par la main, habillés de djellaba ou de maillots de foot aux noms de Ronaldo ou Messi. Le braiment des ânes pénètre dans les cafés, tentant en vain de rivaliser avec les clips de la pop marocaine diffusés sur les chaînes satellitaires : depuis les avions des pionniers, le monde n’a cessé de rétrécir. Mais à l’ombre, les anciens jouent aux cartes comme le faisaient leurs pères et leurs grands-pères. Comme une partie, toujours la même, entamée au siècle dernier.

Source : Geo Voyage

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